Les 50 ans de la nouvelle messe : la fabrication du nouveau missel 

04 Juillet, 2020
Provenance: fsspx.news

La réforme liturgique comprend trois réformes étalées sur trois ans : en 1968 sont promulguées trois nouvelles prières eucharistiques ; en 1969 est promulgué le Novus Ordo Missæ ; en 1970 paraît la première édition du missel romain latin « restauré par décret du deuxième Concile œcuménique du Vatican ». 

Les trois nouvelles prières eucharistiques 

Le terme de prière eucharistique désigne le canon de la messe, la partie centrale du rite qui contient les prières de la consécration. Selon Paul VI, ces nouvelles prières sont une « innovation majeure 1 ». 

La propitiation, obstacle à l’œcuménisme 

Dom Guy-Marie Oury, un liturgiste bénédictin, écrit : « Le Canon romain avait été la règle unique de la célébration de l’Eucharistie, pratiquement depuis le cinquième siècle 2 ». Cependant, « malgré ses qualités et ses prières irremplaçables, le Canon romain a ses limites et ses défauts. La première lacune qui fait difficulté au point de vue œcuménique est l’insistance peut-être exagérée sur l’un des aspects fondamentaux de la messe au détriment d’autres aspects qui sont également fondamentaux 3 ». 

Il est facile de comprendre quel est l’aspect sur lequel le canon insisterait trop et celui qui aurait été négligé. Max Thurian, observateur protestant au Concile, l’explique : « Ce vénérable document liturgique ne présente pas les mêmes qualités que les trois nouvelles prières eucharistiques, fruits du Concile Vatican II, qui vont être promulguées. Il reste tributaire d’une conception juridique, soucieuse de voir l’Eucharistie acceptée par Dieu comme sacrifice parfait et digne de lui. On ne peut exclure cette dimension sacrificielle de l’Eucharistie, profondément traditionnelle, mais l’accent mis par le Canon romain sur la notion de sacrifice fait problème du point de vue œcuménique 4 ». En particulier, avant le Concile, « l’inflation de l’aspect propitiatoire du sacrifice eucharistique bloquait le dialogue œcuménique 5 ». 

Ainsi la dimension propitiatoire – le fait que la messe soit une offrande de réparation pour le péché – devient gênante. Rejetée par les protestants, elle est affirmée avec force par toute la tradition de l’Eglise, à commencer par les textes du Nouveau Testament. Elle fut particulièrement mise en évidence par le concile de Trente qui avait précisément à lutter contre l’hérésie luthérienne. Dans le nouveau rite elle est pratiquement gommée.

Un substitut à la propitiation 

Pour la remplacer est mise en avant la notion de mémorial. Classique en théologie catholique, elle revêt ici une nouvelle signification en lien avec l’impératif œcuménique : « Avec le mot “mémorial” (anamnèse ou récit, d’après le grec), nous tenons la notion biblique qui va révéler toute sa richesse et toute sa valeur unifiante et œcuménique pour rendre compte de l’Eucharistie. (…) En disant que le repas pascal du Seigneur est le mémorial d’un sacrifice (…) on a trouvé, je pense, la réalité capable de réconcilier les positions des chrétiens désunis sur l’Eucharistie : le mémorial est une notion œcuménique 6 ». 

C’est bien l’impératif œcuménique qui dicte ce changement. Le but est de montrer davantage le rapport entre l’Eucharistie et la dernière Cène : « L’essentiel est – c’est un désir pressant – de retrouver l’antique prière eucharistique et donc de réformer le Canon. Cette assimilation de l’Eucharistie à la Cène de Jésus a une portée œcuménique considérable 7 ». 

Ainsi, en raison des « problèmes œcuméniques posés par le Canon romain 8 », « aux yeux des autres chrétiens toute réforme qui s’arrêterait devant le Canon, sans donner à l’Eucharistie et au récit de l’institution eucharistique l’expression dont ils ont besoin, serait une réforme superficielle 9 ». 

Le Novus Ordo Missæ 

Une étude détaillée du nouveau rite fera l’objet d’un article ultérieur. Qu’il suffise de relever ici quelques aspects caractéristiques de la dimension œcuménique de la réforme. 

La salutation liturgique du célébrant à l’assemblée après le chant d’entrée et un acte commun de repentance selon un confiteor simplifié constituent deux actions chères aux ‘liturgies’ protestantes. 

Surtout, l’Offertoire romain, l’un des joyaux de la messe traditionnelle, est purement et simplement sacrifié sur l’autel de l’œcuménisme. Désormais, l’« Offertoire simplifié n’apparaît plus comme un doublet de la prière eucharistique, ni comme un acte sacrificiel anticipé : ainsi s’atténuent les difficultés que créait l’ancien offertoire dans la recherche œcuménique 10 ».  

L’édition typique du missel romain réformé 

L’édition typique ou originale est celle qui fera référence par la suite. Y figurent « quelques thèmes qui sont aujourd’hui au centre de la réflexion chrétienne, comme la solidarité de l’Eglise avec tous les hommes, l’œcuménisme, l’eschatologie et surtout le mystère pascal 11 ». 

Le mystère pascal est à comprendre comme la nouvelle conception du mystère de la Rédemption, signe que la nouvelle messe est le rite d’une foi transformée ou déformée. 

Finalement, la réforme ne consiste pas en une série de retouches de détails, mais bien en une refonte générale, comme l’affirment le cardinal Lercaro, Mgr Jenny ou Mgr Bugnini : « Une réforme du culte catholique ne peut se faire en un jour, ni en un mois, ni en un an. Il ne s’agit pas seulement de retouches à une œuvre d’art de grand prix, mais parfois il faut donner des structures nouvelles à des rites entiers. Il s’agit d’une restauration fondamentale, je dirais presque d’une refonte et, par certains points, d’une véritable nouvelle création 12 ». 

Cette refonte explique pourquoi les observateurs eurent l’impression d’assister à la plus grande réforme liturgique de l’histoire, à une révolution liturgique comme personne n’en avait jamais vue : « Il n’est pas exagéré de dire que cette constitution inaugure une ère nouvelle dans la prière et dans la vie de l’Eglise ». Bugnini continue en parlant de « la plus grande réforme liturgique qui se soit jamais accomplie dans l’Eglise 13 ». 

La plus grande ? C’est là se vanter. Car ce n’est pas une réforme, c’est une révolution qui a tout changé pour manifester un esprit nouveau, une religion nouvelle. 

  • 1. Missale romanum, DC 1541, 1er juin 1969, p. 516.
  • 2. G. Oury, La messe de saint Pie V à Paul VI, Solesmes, 1975, p. 13.
  • 3. J. Cornelis, « La portée œcuménique des nouvelles prières eucharistiques », Unitas, 1er trim. 1969, p. 87.
  • 4. Max Thurian, « Le Canon romain », Verbum Caro [revue théologique de Taizé] 85, 1er trim. 1968, p. 64.
  • 5. L. M. Chauvet, « La dimension sacrificielle de l’Eucharistie », LMD 123, 3e trim. 1975, p. 48.
  • 6. A. Fermet, Eucharistie : célébrer la vie, célébrer le Christ, Editions ouvrières, 1981, p. 23.
  • 7. H. Küng, Le Concile épreuve de l’Eglise, Seuil, 1963, p. 124.
  • 8. Ib., p. 119.
  • 9. J. Cornelis, « La portée œcuménique des nouvelles prières eucharistiques », Unitas, 1er trim. 1969, p. 91.
  • 10. Thurian, « Le nouvel ordre de la messe va dans un sens profondément œcuménique », La Croix, 30 mai 1969.
  • 11. P. Jounel, « Le missel de Paul VI », LMD 103, 3e trim. 1970, p. 16.
  • 12. Déclaration à la presse du 4 janvier 1967, dans DC 1493, 7 mai 1967, col. 829.
  • 13. Annibale Bugnini, « Dieci anni », Notitiæ 88, décembre 1973, p. 395.